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Rosebell Kagumire, la lauréate ougandaise du Prix AfricTivistes 2018 

23 octobre 2025

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Rosebell Kagumire est une écrivaine féministe, spécialiste de la communication et militante. Elle est la responsable et la rédactrice en chef d’African Feminism, une plateforme en ligne qui rassemble des écrivaines et des militantes féministes de toute l’Afrique. 

Rosebell est membre du conseil d’administration du collectif Nalafem, au sein duquel elle a coécrit en 2022 un ouvrage intitulé I am Nala , dans lequel elle aborde la lutte pour la justice reproductive. Elle a également coédité un ouvrage intitulé : Challenging Patriarchy: The Role of Patriarchy in the Roll-Back of Democracy in East and Horn of Africa. Rosebell siège au comité consultatif du e Centre for Feminist Foreign Policy eta été désignée par Avance Media comme l’une des 100 femmes les plus influentes d’Afrique pour l’édition 2021.

Elle possède une expertise dans les domaines des médias, du genre, de la paix et des conflits, de la responsabilité sociale, de la citoyenneté active, de la libération des femmes, des droits des migrants et de la justice sociale. Rosebell s’est vu décerner le prix Anna Gueye 2018 par Africtivistes, un réseau d’activistes africains pour la démocratie, en reconnaissance de ses contributions à la démocratie numérique, à la justice et à l’égalité sur le continent africain. 

Le Forum économique mondial a désigné Rosebell comme l’une des « Jeunes leaders mondiaux de moins de 40 ans ». Elle est titulaire d’un master en médias, paix et études des conflits délivré par l’Université de la paix, établissement placé sous l’égide des Nations unies et situé au Costa Rica. Elle a suivi des formations de courte durée sur la résolution non violente des conflits à la Fletcher School, ainsi que sur le leadership mondial et les politiques publiques à la Harvard Kennedy School. Elle est titulaire d’une licence en communication de masse de l’université Makerere, en Ouganda.

Rosebell Kagumire : autrice, militante, blogueuse primée, féministe panafricaine et stratège en communication multimédia.

AfricTivistes : Madame Kagumire, en tant qu’écrivaine et militante féministe, pouvez-vous nous dire ce qui vous a poussée à vous engager ?

Rosebell Kagumire : Se lancer dans le militantisme est un processus, c’est vraiment une démarche collective. Tout commence par le fait que quelqu’un m’ait donné, dès mon enfance, la possibilité d’avoir des opinions et l’espace nécessaire pour m’exprimer dès mon plus jeune âge, au sein même de ma famille. J’ai ensuite suivi des études de journalisme, puis je me suis lancée dans la pratique de ce métier, ce qui m’a ouvert les yeux, alors que j’avais à peine plus de 20 ans, sur les différentes réalités vécues dans mon pays, ainsi que sur les structures qui déterminent qui réussit et qui échoue. J’ai également pris conscience du pouvoir des médias et de la capacité qu’a le récit à mettre en lumière les réalités des gens et, parfois, à susciter le changement. La liberté d’expression et les menaces qui pèsent sur elle m’ont montré pourquoi il est important de s’exprimer et de s’organiser au-delà de soi-même et de la sphère privée. C’est au sein des médias que j’ai également pris conscience que me contenter de raconter une histoire ne me suffirait pas : il est important de se tenir aux côtés des gens, de travailler activement ensemble pour trouver des moyens d’améliorer nos conditions de vie, ou encore de demander chaque jour des comptes à ceux qui manquent à leurs obligations envers la population. 

Votre engagement vous a-t-il coûté quelque chose dans la vie ?

Prendre position éloigne souvent certaines personnes de soi, mais cela permet aussi de se constituer une nouvelle communauté. Parfois, la recherche d’emploi s’est avérée difficile, car nous évoluons dans une culture où des intérêts économiques et politiques divergents s’accaparent les espaces, et où règne une complaisance généralisée qui refuse de bousculer l’ordre établi. Il m’est arrivé d’être traitée comme « celle qui en fait trop » lorsque je cherchais des opportunités, mais cela ne fait que me pousser à en faire encore plus, car nous devons en faire trop pour que les systèmes changent. J’ai été confrontée à certaines menaces que j’ai réussi à atténuer grâce à de l’aide. Mais souvent, ce à quoi personne ne vous prépare, c’est l’impact de ce travail sur la santé mentale, et j’ai dû prendre du recul par rapport à certaines activités lorsque j’atteignais un point où je sentais que je ne pouvais plus tenir le coup. 

Quelles sont les revendications féministes les plus importantes en Afrique ?

Les Africains se trouvent à un tournant poignant où nous avons à peine décolonisé ce que les colonisateurs nous ont laissé, qu’il s’agisse des institutions et des modèles politico-économiques ou des normes sociales et des préjudices sociaux. En conséquence, nous voyons un État toujours déterminé à perpétuer la violence coloniale : il bafoue les libertés civiles, prive la population de ses droits économiques, organise des élections de façade contre la volonté du peuple et se contente de mesures cosmétiques au lieu de s’attaquer aux inégalités que des décennies de colonisation ont imposées aux peuples africains, ainsi qu’aux mécanismes spécifiques par lesquels le pouvoir genré a été détourné des communautés au profit des hommes et du patriarcat dans la plupart des sphères de notre vie.

Les décisions concernant ce continent restent encore largement entre les mains d’une poignée de dirigeants violents et mal préparés. Ils sont mal équipés pour réfléchir et agir au nom du continent à l’heure où les puissances impérialistes mondiales reviennent en force pour se disputer le reste de notre main-d’œuvre et de nos ressources. Il faudrait s’attacher à vaincre le militarisme – qui nous pousse à consacrer davantage de budget aux armes qu’à l’éducation et à nos propres infrastructures de santé – et qui fait le jeu des empires mondiaux, responsables de nombreux conflits sur le continent qui ont déplacé des millions de personnes et affaibli nos économies.

L’appel le plus urgent consiste à mettre en place une politique visant à démanteler l’État colonial africain tel qu’il existe encore aujourd’hui et à ouvrir la voie à de nouvelles perspectives sur la manière dont nous pouvons exister, nous organiser et vivre en tant que peuple. Il s’agit de garantir aux peuples africains le droit à la mobilité et à la migration au sein du continent, au-delà des frontières coloniales.

L’absence actuelle d’idéologies dans notre vie politique permet de placer facilement quelques femmes au pouvoir sans s’attaquer au déséquilibre historique des pouvoirs, que ce soit au sein de la famille, dans la rue ou au sein des institutions publiques. L’accumulation continue de richesses par une poignée de personnes, alors que les inégalités deviennent la norme, est insoutenable. La lutte pour garantir la justice économique et la libération économique tant des femmes et des communautés marginalisées que pour libérer nos propres économies des cadres néolibéraux qui nous maintiennent dans les cycles de la dette et de la pauvreté. Aborder les questions environnementales et écologiques face à la crise climatique est une revendication majeure qui touche à notre propre crise de gouvernance et à l’impérialisme.

Nous devons déconstruire les normes sociales qui pénalisent les personnes pauvres et celles dont l’identité de genre est différente, favoriser la diversité de genre et protéger les droits de tous les Africains contre la déshumanisation, en particulier ceux qui sont relégués en marge de la société et privés de la possibilité de s’exprimer.  Il faut mettre en place des politiques et des institutions qui garantissent aux femmes, aux enfants, aux minorités ethniques et religieuses, ainsi qu’aux personnes dont l’identité de genre est différente, le droit de vivre dans la dignité, et lutter contre les violences sexuelles de masse commises à l’encontre des femmes et des enfants. 

En tant que citoyen africain engagé, quel est votre point de vue sur l’état de la démocratie dans les pays africains ?  

À l’instar de ce dont je parle plus haut, la démocratie n’a jamais existé dans les États issus de la colonisation. Bien que nous ayons connu quelques moments d’espoir et de progrès sur certaines questions et dans certains pays, l’état de la démocratie reste aujourd’hui plus misérable que jamais. Le détournement, après l’indépendance, de l’éthique et des idéologies de la libération, visant à effacer le rôle et les contributions des femmes à la libération du continent des forces coloniales, reste un problème. La situation des femmes dans la plupart des pays reste problématique, de nombreux parlements débattant des questions relatives à leur corps et à leur sécurité à leur détriment.

Le pouvoir et les ressources restent entre les mains d’une poignée de personnes – souvent des hommes – qui utilisent ces ressources communautaires et publiques pour nier toute forme de volonté populaire. En conséquence, on constate certes une croissance économique, mais aussi davantage d’inégalités et des populations enlisées dans le cercle vicieux de la pauvreté. Alors, à qui profite donc cette croissance économique ?

Dans la plupart des pays, les jeunes de moins de 25 ans constituent la majorité de la population et, à moins que des changements majeurs ne surviennent dans la manière dont la gouvernance est exercée, nous devons nous préparer à des périodes de contestation et de manifestations – toutes nécessaires pour déloger le pouvoir actuellement entre les mains de vieils hommes qui se sont enrichis aux dépens des communautés et du pays. Nous avons déjà assisté à une montée en puissance des mouvements féministes panafricains et vu des jeunes de différents pays protester contre la situation actuelle et proposer une voie alternative.

Nous avons vu de nombreux pays interpréter l’égalité des sexes et l’inclusion comme un simple accroissement des effectifs, sans véritable changement dans la répartition du pouvoir. Il ne suffit pas simplement de représenter un groupe : le pouvoir que ce groupe tire des quelques représentants dont nous disposons est insignifiant. La structure de l’État et la conduite de ceux qui détiennent le pouvoir dans les États africains ne peuvent pas garantir la démocratie et ne l’ont pratiquement jamais fait. Le renouveau du militarisme, la militarisation des institutions étatiques et les réponses apportées aux mouvements de contestation menacent notre sécurité et notre avenir.

Nous voyons davantage de dirigeants que de véritables leaders externaliser leur emprise brutale sur les pays par le biais d’accords militaires et économiques conclus avec des nations dotées d’une puissance militaire et impériale, afin de s’assurer que rien ne vienne remettre en cause nos élections et nos processus de construction nationale. Mais toutes les personnes marginalisées, des jeunes aux femmes en passant par les personnes de genres divers, se sont toujours battues pour se faire une place dans la société, et cette lutte se poursuivra, en particulier en cette période où nous voyons de nombreux pays revenir sur leurs promesses d’égalité et de respect de la volonté du peuple. 

En 2018, lors du troisième sommet AfricTivistes à Ouagadougou, vous avez reçu le prix Anna Gueye pour votre engagement citoyen. Que représente cette distinction pour vous ?

J’ai eu l’honneur de recevoir un prix rendu en hommage à une personne que j’admirais profondément et qui fut l’une des grandes pionnières de la mobilisation en ligne et de la narration. Nous accomplissons souvent un travail méconnu et ingrat ; ce prix a été une reconnaissance de mon travail, mais aussi un rappel de la nécessité de poursuivre l’œuvre de mes camarades militants, de leur vivant comme après leur mort. C’est important à l’heure actuelle, alors que les espaces en ligne sont au cœur de nombreux changements positifs dans la société, mais qu’ils font également naître de nouvelles menaces pour les personnes marginalisées. Cela m’a redonné le courage de continuer. 

Que conseilleriez-vous aux femmes qui souhaitent faire de l’égalité une réalité en Afrique ?

Je dirais en fait aux jeunes Africains, quels que soient leur genre, leur origine ethnique et leur orientation sexuelle, qu’il est important d’investir dans la connaissance – notre connaissance du passé, et pas seulement dans les récits coloniaux que les médias de masse et nos systèmes éducatifs continuent de perpétuer. Il s’agit de comprendre notre propre éthique et nos moyens de garantir la dignité pour tous, ainsi que la manière dont nos existences sont étroitement liées. Nous devons continuer à rechercher le savoir, surtout en cette période de désinformation massive. Sans cette quête de savoir, notre énergie est gaspillée dans des luttes étroites et nous tournons en rond. Audre Lorde a déclaré : « Il n’existe pas de lutte axée sur une seule cause, car nous ne menons pas des vies axées sur une seule cause. » Le combat consiste donc à faire en sorte que tous les Africains soient considérés et traités comme des êtres égaux et complets, dans la diversité de nos identités. Et Winnie Madikizela-Mandela a prononcé cette phrase célèbre : « Je ne suis pas le genre de personne à porter de belles fleurs et à servir d’ornement pour tout le monde. »

Nous devons refuser d’être utilisés comme de simples décorations par les puissants, refuser d’être simplement vus sans être entendus, et refuser les représentations et les idées qui vous privent d’espace, de pouvoir et de dignité, que ce soit chez vous, sur votre lieu de travail, dans la rue ou dans les autres sphères du pouvoir.

Suivre sur Rosebell Kagumire :

Par Ndeye Fatou Diouf, responsable des contenus numériques chez AfricTivistes

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