Droits des femmes en Afrique : à Dakar, les mouvements sociaux réclament une meilleure protection des militantes

Réunis le 15 octobre 2026 à Dakar, en marge de la 89ᵉ session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), des militantes et défenseurs des droits humains ont dénoncé les violences et les discriminations visant les femmes engagées dans les mouvements sociaux. Ils appellent à renforcer les mécanismes de protection et à mieux intégrer les mouvements citoyens.
Organisée par AfricTivistes, Demos Kratos, l’African Women Leaders Forum (AWLF) et AfricanDefenders, la rencontre « Être à la hauteur du moment : protéger les jeunes femmes au sein des mouvements sociaux » a permis d’échanger sur les menaces auxquelles les militantes sont confrontées, dans l’espace public comme sur Internet, et sur les moyens de mieux protéger leurs droits.
La rencontre n’est pas partie de rien. En amont, deux webinaires ont été organisés : le premier sur l’engagement des femmes du Kenya, du Sénégal et d’Eswatini dans les mouvements sociaux, le second sur les expériences de femmes sénégalaises et la formulation de recommandations pour la CADHP. Ces échanges ont été complétés par les contributions à la consultation citoyenne panafricaine de AfricTivistes, qui consacre un thème à la protection des jeunes femmes leaders des mouvements sociaux.
Des militantes confrontées aux violences et aux discriminations
Binta Diallo, membre du mouvement citoyen sénégalais Y’en a Marre, souligne que les obstacles rencontrés par les femmes sont liés à des facteurs culturels et sociaux. Malgré ces difficultés, elles développent leurs propres stratégies pour faire face aux violences et aux pressions.
« Les femmes qui sont au sein des mouvements trouvent elles-mêmes des solutions aux problèmes qu’elles rencontrent dans l’espace public et dans le cyberespace », explique-t-elle. Sensibilisation, formation, soutien psychosocial : l’enjeu est de « rester constantes sans nous perdre ni abandonner ».
Une activiste kényane évoque les risques liés aux manifestations, notamment les pratiques policières de surveillance et les disparitions forcées. Elle souligne également les difficultés des victimes qui, faute de visibilité sur les réseaux sociaux, peinent à faire connaître les violences subies. Elle appelle à repenser les mécanismes régionaux de protection, qu’elle juge insuffisamment adaptés aux réalités des femmes, et rappelle que l’accès à la justice exige des ressources que beaucoup de femmes n’ont pas : une justice qui tarde est une justice refusée, et les procédures doivent être simplifiées.
Une activiste d’Eswatini, de son côté, dénonce le silence de certains hommes face aux violences sexistes et sexuelles au sein même des mouvements citoyens, et les appelle à ne plus se taire.
Santé mentale et relève militante
Présidente de l’Association Wa Mbedmi et cofondatrice de Sénégal Vote, Jaly Badiane pointe un espace civique devenu plus hostile aux femmes, en ligne comme hors ligne, et la difficulté croissante de la relève militante. « Comment faire, dans nos mouvements sociaux, pour que les générations qui arrivent ne vivent pas la même situation ? Le dialogue générationnel est essentiel », interroge-t-elle.
Elle alerte aussi sur un angle mort : « Pendant longtemps, on a négligé la santé mentale des femmes défenseures des droits humains, surtout face aux violences numériques. » D’où son appel à co-construire des mécanismes de prise en charge.
Documenter les violations pour obtenir justice
Le Commissaire Rémy Ngoy Lumbu, Rapporteur spécial de la CADHP sur les défenseurs des droits de l’homme et Point focal sur les représailles en Afrique, reçoit régulièrement, à travers son mandat, des informations sur les restrictions de l’espace civique, le harcèlement des défenseurs et les violences basées sur le genre. « Ces attaques peuvent atteindre tout le monde et frapper des familles entières. Leurs conséquences sont encore plus lourdes quand il s’agit de jeunes », souligne-t-il, avant de rappeler l’engagement du continent : « Ce n’est pas cette Afrique que nous voulons. L’Agenda 2063 de l’Union africaine place la femme au centre. »
Il précise toutefois que la Commission ne rend pas la justice elle-même : c’est d’abord devant les juridictions nationales que les comptes doivent être demandés, avant de recourir aux mécanismes régionaux, conformément aux règles applicables.
« La chose la plus importante, c’est de documenter les atteintes aux droits humains et aux droits des femmes et de saisir les juridictions nationales avant de remonter à la Cour », rappelle-t-il.
Il exprime également sa préoccupation face à la situation des défenseurs des droits humains dans les contextes de crise, où militants et féministes sont exposés à des risques de persécution.
Le Rapporteur spécial alerte par ailleurs sur les transformations que pourrait entraîner l’intelligence artificielle dans le travail des défenseurs : « L’intelligence artificielle va bouleverser notre métier de défenseur des droits humains. Peut-être demain, il y aura un rapporteur spécial humanoïde. »
Si ces technologies peuvent faciliter la documentation des violations, elles soulèvent aussi des préoccupations liées à la surveillance, à la manipulation de l’information et à la protection des personnes exposées.
Rendre les mécanismes africains plus accessibles
Pour Joseph Bikanda, de AfricanDefenders, la protection des droits humains passe par une meilleure connaissance des instruments juridiques africains. Alors que la Charte africaine fête les 40 ans de son entrée en vigueur, il pose une question de fond : « Nous célébrons les 40 ans de la Charte africaine, mais savons-nous si elle résonne auprès des peuples ? »
« Nous devons nous assurer que la Charte africaine soit accessible au plus grand nombre sur le continent et, pour cela, il faut passer par l’éducation, la sensibilisation et le plaidoyer », souligne-t-il.
De son côté, Aisha Dabo, coordinatrice des programmes et cofondatrice de AfricTivistes, appelle à transformer les expériences vécues en recommandations concrètes à l’intention de la Commission africaine, en intégrant davantage les mouvements citoyens non conventionnels.
« Nous devons passer des expériences vécues aux recommandations fortes pour la Commission et, pour ce faire, nous devons profiter des opportunités pour inclure les mouvements non conventionnels dans les plaidoyers au niveau de la Commission », a-t-elle déclaré. Mouvements de jeunes, collectifs informels, activistes en ligne : eux aussi doivent pouvoir porter leurs recommandations devant la CADHP.
Cette rencontre de Dakar met ainsi en lumière une exigence : au-delà des textes, la protection des militantes nécessite des mécanismes accessibles, une meilleure prise en compte des violences sexistes et sexuelles et une participation effective des mouvements sociaux aux politiques de protection.
Cette rencontre est la deuxième des trois activités que AfricTivistes co-organise en marge de la session. La dernière, ce vendredi 16 octobre, porte sur l’espace civique sous pression au Sahel et en Afrique de l’Ouest, avec WACSI et RFLD.


