Démocratie et information : AfricTivistes met en réflexion les défis de l’heure

A Dakar, les 24 et 25 octobre s’est tenu le Séminaire sur l’Information et la Démocratie avec pour but de favoriser “un environnement numérique inclusif et responsable pour renforcer la démocratie et la participation citoyenne au Sénégal” dans un contexte où, selon Cyriac Gbogou, vice-président de AfricTivistes, beaucoup de démocraties en Afrique traversent une période difficile.

“La démocratie au Sénégal, comme dans de nombreux autres pays du continent, est confrontée à une série de challenges. Parmi eux, la gestion et la diffusion de l’information à l’ère du numérique, surtout en période pré-électorale, occupent une place centrale”, a fait remarquer M. Gbogou, dans sa note introductive, en citant d’autres défis comme la désinformation, la cybercriminalité ou encore la souveraineté numérique.
Le séminaire a réuni des experts, des chercheurs, des professionnels des médias, des représentants gouvernementaux et des acteurs de la société civile autour de panels, débats et tables rondes, et a vu la présence entre autres de personnalités comme le journaliste Mamoudou Ibra Kane, l’historienne Penda Mbow, le directeur du CESTI Mamadou Ndiaye ou encore le fondateur et directeur de E-JICOM Hamadou Tidiane Sy.
Les garanties démocratiques dans l’espace informationnel, le rôle des médias traditionnels et numériques dans la promotion de la démocratie, le rôle de la recherche, la lutte contre la désinformation, l’éducation aux médias, la participation citoyenne, la liberté d’expression et l’indépendance des médias figuraient sont autant de thématiques abordées durant cette rencontre.
« Deux jours de rencontre pour créer une conversation entre les acteurs de médias, la société civile, les acteurs politiques , les experts, qui va dans le sens de poser les questions de l’heure et essayer d’apporter des réponses. Au moment où le Sénégal traverse une crise politique où certains journalistes rencontrent des difficultés pour exercer leur métier, les acteurs de la société civile sont obligés de s’enfuir pour se réfugier dans d’autres pays pour prendre la parole. Un simple citoyen se retrouve en prison parce qu’il a commenté ou fait un post sur les réseaux sociaux. C’est une façon de donner au secteur des médias le rôle qui leur est destiné, c’est-à-dire être sentinelle de la démocratie», a fait valoir Cheikh Fall, président de AfricTivistes.

Les experts ont ainsi présenté les meilleures pratiques internationales pour renforcer la démocratie et l’espace informationnel, en mettant l’accent sur les défis de l’heure, à leurs yeux, à savoir la lutte contre la désinformation et la promotion de l’information fiable. « Les défis causés par le chaos informationnel sont si importants qu’aucun État ne peut le résoudre tout seul (…) Aujourd’hui, avec Internet et les réseaux sociaux, la production, la diffusion d’une information est plus facile et la manipulation plus facile aussi», estime Emma Gruden de Forum On Information and Democracy.

Forum On Information and Democracy.
Le président de l’Association des Utilisateurs des TIC (Asutic), Ndiaga Gueye, quant à lui, soutient que la lutte contre la désinformation ne doit pas être investie au prix des libertés individuelles fondamentales. « La lutte contre la désinformation est louable. Cependant les dérives de cette lutte peuvent donner des arguments à nos gouvernements pour restreindre notre liberté d’expression », a notamment défendu Ndiaga Gueye tandis que l’activiste et journaliste Borso Tall, pour sa part, mise sur la responsabilisation des acteurs. « Encourager la responsabilité des professionnels de l’information, permet de les conscientiser sur l’impact que leur travail a sur la vie des gens, et sera par ricochet un moyen d’amoindrir la diffusion des fausses informations », a-t-elle préconisé.

Les discussions ont ensuite souligné que l’accès à un paysage médiatique indépendant et fiable est crucial pour un pays comme le Sénégal, où la majorité des citoyens consomment des informations par le biais des médias traditionnels. Cependant, l’indépendance des médias et leur financement restent un défi. Demba Gueye, directeur général de Azerty 1 et membre de AfricTivistes, y observe une rupture de confiance entre les médias classiques et les masses. D’autre part, il a fait remarquer une peur au sein de la presse de voir ses subventions coupées par les gouvernants et aussi un désaveu de la presse dans sa globalité, selon lui.

Mais pour Diatou Cissé qui a pris part à la rencontre, il n’y a pas que la presse qui est en train d’être fragilisée. Selon elle, la société civile à la pointe du combat, est en train de s’affaisser dans le pays. En appui, le journaliste Mame Ngor Ngom plaide pour une indépendance financière des médias pour plus de liberté surtout dans le traitement de l’information. « Les médias qui sont libres et indépendants ne subissent pas d’influence. C’est bien que les médias se sentent surveillés par le public, c’est un fait citoyen très important dans une démocratie », a-t-il indiqué au cours d’un panel axé sur le thème ‘’L’indépendance financière des médias face aux défis de l’indépendance et de la liberté éditoriale’’.

Parallèlement, les technologies numériques gagnent en importance dans la formation de l’espace de l’information sénégalais, ce qui nécessite une éducation aux médias, la vérification des faits et des approches réglementaires. A ce propos, Mamadou Ndiaye, Directeur du CESTI de plaider : « Dans la lutte contre la Désinformation, le Fact-Checking ne suffit plus. Il nous faut autre chose. L’éducation aux médias se positionne comme une approche pertinente. Elle pourrait être une solution et une sorte de digue entre les populations et les fausses informations », a-t-il dit.

Il poursuit en recommandant l’adoption de l’éducation aux médias traditionnels comme numériques dès la Maternelle. L’activiste, journaliste et blogueuse Jaly Badiane va dans le même sens « Pour éviter les dérives en ligne, il faut éduquer et informer pour la simple raison que Internet n’est pas une zone de non-droit. », a dit la blogueuse avant de poursuivre « Lorsqu’il vient le moment de réprimer, l’Etat réagit de manière disproportionnée »,a-t-elle déploré.

Pour finir, les participants ont souligné que des garanties démocratiques pour l’espace informationnel doivent être développées et mises en œuvre pour rendre les différents acteurs responsables et assurer l’accès à une information pluraliste et fiable.
Durant deux jours, les riches discussions ont débouché sur une liste de recommandations compilées dans un mémorandum sur l’information et la démocratie pour la consolidation du rôle des médias dans la démocratie sénégalaise, de la protection et l’élargissement de l’espace civique à l’ère de la digitalisation.


