Alseny Farinta Camara, le prix du combat démocratique

Volontaire AfricTivistes et figure de proue de la société civile guinéenne, Alseny Farinta Camara incarne une génération d’activistes pour qui l’engagement citoyen a un coût, mais surtout un sens. De la promotion de la gouvernance participative dans les collectivités locales à la lutte contre le troisième mandat d’Alpha Condé, en passant par la défense des droits humains et la mobilisation des jeunes, ce politologue engagé revient sur son parcours, ses combats, son incarcération et sa vision d’une Guinée plus juste, démocratique et transparente.
AfricTivistes: Alseny, vous avez été volontaire de AfricTivistes dans le cadre du programme Volontaires AfricTivistes pour la Gouvernance Locale Ouverte (VAGOA). En quoi cette expérience a-t-elle marqué votre parcours d’activiste et influencé votre engagement pour la gouvernance locale ouverte et la participation citoyenne en Guinée ?
Alseny F. Camara : Depuis 2018, AfricTivistes m’a formé, appuyé et outillé sur la sécurité numérique, la citoyenneté active et la gestion des comptes digitaux. En tant que Volontaires AfricTivistes pour la Gouvernance Locale Ouverte (VAGOA), j’ai été recruté avec sept autres nationalités parmi plus de 350 candidats pour la mise en œuvre du projet intitulé Local Open GovLab (LOG) dans sept pays africains pour appuyer, former, outillé et d’accompagnement des collectivités locales par le biais du numérique en vue d’une gouvernance inclusive et participative. Ce projet s’est appuyé sur un parcours assisté de gouvernance locale ouverte pour une durée de 6 mois notamment à Matankari au Niger, avant d’être réorienté à Kouroussa, en Guinée. J’ai appris de nouvelles expériences et de connaissances pour renforcer mon engagement en faveur des communautés. Cependant, bien avant le LOG, j’ai longuement travaillé avec la Plate-forme nationale des Citoyens Unis pour le Développement (PCUD) sur la gouvernance démocratique dans les collectivités locales de mon pays.

Avec le recul et au regard de votre riche trajectoire au sein de la société civile, comment qualifieriez-vous AfricTivistes en tant qu’organisation panafricaine, et quel rôle spécifique joue-t-elle, selon vous, dans le renforcement de la démocratie et des droits numériques en Afrique ?
Je crois que AfricTivistes est l’une des meilleures organisations panafricaines qui travaille sur les questions de gouvernance démocratique, de promotion des droits humains et des libertés publiques en lien avec le numérique. Au-delà de ces aspects, je trouve qu’elle est très dynamique et proactive sur les sujets d’intérêt continental surtout quand les principes de la démocratie, des droits humains ou des libertés fondamentales sont remis en cause par des gouvernements africains. Je considère cette démarche essentielle à la vitalité du panafricanisme dont je rêve loin des discours souverainistes et populistes fondés sur la haine, la manipulation et le rejet des autres. Je suis prêt à saisir toutes opportunités qu’offre AfricTivistes pour continuer à apprendre, à gérer et à partager avec l’arrivée de l’intelligence artificielle qui nécessite une réelle adaptation.
Vous êtes passé du militantisme associatif à la première ligne de la contestation politique. À quel moment avez-vous compris que l’engagement citoyen en Guinée était devenu un acte de résistance ?
Je pense que l’engagement citoyen étant un fondement de la citoyenneté active est devenu un acte de résistance en Guinée pendant la mobilisation générale de la société guinéenne pour s’opposer au projet de troisième mandat du président Alpha Condé entre 2019 et 2020 en violation des intangibilité de la Constitution de mai 2010. J’ai vu les forces de défense et de sécurité agir de manière brutale contre les militants prodémocratie. Nous avons documenté au moins 90 personnes tuées par balles, des centaines de blessés et des handicapés à vie sans que la justice ne fasse la lumière jusqu’à date. Nous avons défendu une constitution qui nous donnait le droit de résister à l’oppression en son article 4. Cette disposition était une source de motivation juridique pour notre engagement à résister aux abus du pouvoir et aux multiples violations graves des droits de citoyen. Nous avons voulu par cet acte garantir la première alternance démocratique pacifique en Guinée. Hélas !

La cofondation du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) a marqué un tournant historique dans la lutte contre le troisième mandat. Avec le recul, referiez-vous exactement les mêmes choix, malgré le prix payé en liberté ?
Comme je l’avais dit à ma sortie de la prison civile de Kindia, le 19 décembre 2019 sur les ondes de la radio Nostalgie FM dans l’émission Africa 2015, si cette lutte aussi noble, légitime et vertueuse était à refaire, ça serait avec honneur que je la mènerais. Car, je crois en l’engagement désintéressé au service exclusif de l’intérêt général. Je suis conscient que toutes les sociétés qui ont connu des changements positifs et durables sont dues à l’engagement sincère d’une personne ou d’un groupe de personnes attaché aux valeurs d’éthique, de transparence et de responsabilité. Je suis dans cet esprit citoyen pour apporter ma contribution de manière significative à l’édification d’une société guinéenne fondée sur la justice sociale, la transparence et la responsabilité.

Votre incarcération en 2019 a choqué l’opinion nationale et internationale. Que retient-on humainement et politiquement d’une privation de liberté pour ses convictions ?
C’était ahurissant de me sentir privé de ma liberté pour mes convictions. D’abord, je profite de votre question pour exprimer ma profonde gratitude à AfricTivistes, à Amnesty International, à Freedom House, à Front Line Defenders, à Humans Right, à Tournons La Page ainsi qu’à toute la communauté internationale pour leur solidarité. Je me rappelle du jour de mon kidnapping avec mes camarades de lutte, le 04 novembre 2019. Je tremblais de peur sur la prison civile de Kindia avant même d’être dans ma cellule. Le substitut du procureur et deux officiers de police judiciaire étaient venus m’auditionner sous procès-verbal dans le bureau du Commandant de la prison. Ils m’ont parlé de mes droits et de mes devoirs en tant que détenu en lien avec la politique. Après mon premier procès au tribunal de première instance, j’ai été très révolté dans ma cellule par le comportement inapproprié d’un agent pénitentiaire qui a délibérément craché sur mes chaussures. J’ai vivement protesté avant qu’il ne me rétorque d’un ton impératif : « Tu es prisonnier. Ici, tu appartiens à l’État. Pas à toi-même ! Ce que l’État veut, c’est ce qu’on te fera ». Je me suis senti dans un autre monde irrespectueux malgré le rôle apaisant du chef de cellule.

Vous avez travaillé aussi bien sur la gouvernance locale, la transparence budgétaire que sur la documentation des violations des droits humains. Selon vous, où se situe aujourd’hui le principal blocage démocratique en Guinée ?
Je pense qu’il y a plusieurs facteurs qui bloquent le processus démocratique Guinée depuis 1958. Je peux vous citer par exemple : l’ethnocentrisme, la personnalisation du pouvoir, la corruption systémique, la restriction des libertés fondamentales et la violation récurrente des droits humains. Quand je pense à mon histoire ou celle de ma famille, j’estime que l’ethnocentrisme ou le régionalisme ne doit pas être une fin en soi. Mais une richesse culturelle nationale à promouvoir sans s’enfermer dans un communautarisme nuisible à la construction d’une démocratie apaisée et dynamique dans notre sous région. Je m’indigne souvent de voir certaines élites guinéennes instrumentaliser des ethnies ou régions les unes contre les autres ou prendre celle-ci pour en faire une victime afin d’assouvir des soifs du pouvoir ou de poste de responsabilité. Ce qui fait qu’en général les dynamiques citoyennes et l’offre des politiques publiques de développement est appréciée sous l’angle ethnique ou régionaliste plus tôt qu’en termes d’impact positif sur la population guinéenne.

La répression des voix critiques reste une constante en République de Guinée. Comment protéger les activistes et les organisations citoyennes dans un contexte de plus en plus hostile aux libertés publiques ?
Il faut qu’on se dise la vérité. L’Etat guinéen ressemble un peu à un voyou qui réprime avec force les voix critiques. Le dénominateur commun de tous ces régimes est d’être responsable : des crimes de sang, des arrestations et de détention arbitraire des voix dissidentes ; des blessés graves ; des tortures ; des traitements inhumains et dégradants ; des enlèvement arbitraire ; des exécutions extrajudiciaires et des disparitions forcées. Quant aux activistes, les plus chanceux sont contraints à l’exil, tandis que les moins chanceux sont victimes de disparitions forcées et dans les cas les plus tragiques, les militants prodémocratie sont tués par les forces de défense et de sécurité. Je trouve ces pratiques inadmissibles, inconcevables et inacceptables. Je pense que le réseautage et la solidarité entre les activistes, institutions humanitaires internationales, les organisations et mouvements citoyens est essentiel pour l’ancrage d’une gouvernance démocratique et la promotion durable des droits humains.

Vous êtes politologue de formation. La théorie aide-t-elle à survivre à la brutalité du terrain militant, où est-ce le terrain qui déconstruit la théorie ?
À ma connaissance, je trouve que les leçons apprises à la faculté et les expériences réussies se complètent mutuellement sur le terrain. Elles me permettent de garder de l’équilibre, de me définir une vision et des objectifs clairs, de la constance de mes convictions et de la lucidité dans n’importe quelle entreprise citoyenne. Je pense qu’il est essentiel d’avoir un esprit citoyen et des initiatives citoyennes pour renforcer la participation des jeunes, des femmes à l’amélioration de la gouvernance démocratique.

À travers votre projet « Mon métier est mon entreprise », vous avez abordé la question de la migration irrégulière. Peut-on réellement parler de migration choisie dans un contexte de gouvernance défaillante ?
En effet, ce projet citoyen est le fruit d’une expérience vécue dans des chantiers de Conakry pendant mes études universitaires. D’hier à aujourd’hui, le constat est amer. Il y a des jeunes et des femmes assis dans nos quartiers qui ont terminé leurs études. Il y en a qui ont fait plus de 5 à 10 ans. Ils n’ont pas encore eu leur premier stage à plus forte raison l’emploi. Il y en a qui meurent dans la forêt, le désert et la méditerranée pour rejoindre l’occident. C’est pourquoi, j’ai initié une série d’activités pour sensibiliser et privilégier le réseautage entre jeunes dans les universités de Conakry afin que les jeunes de ma génération s’engagent pour le bien-être de leur communauté par des activités communautaires ou à l’entreprenariat social. Je considère la migration irrégulière comme une des conséquences de la mauvaise gouvernance de notre pays. Je pense que nos dirigeants doivent pleinement investir dans les capacités des jeunes et des femmes pour éviter une fuite massive des cerveaux arbitrairement appelée migration choisie.

Les jeunes sont souvent en première ligne des mobilisations, mais rarement autour des tables de décision. Comment transformer l’énergie contestataire de la jeunesse en pouvoir politique durable ?
Pour moi, c’est le plus grand défi de la jeunesse actuelle. Il y a un vieil adage qui nous enseigne que « la jeunesse est l’avenir d’un pays ». Par contre, je considère que la jeunesse est le présent d’un pays. Les jeunes sont en première ligne de toutes les mobilisations citoyennes et politiques, mais ils sont exclus autour des tables de décision. Les gouvernements font tout pour réduire les ambitions des jeunes et des mouvements de jeunesse par des contraintes juridiques, économiques et financières. En Guinée par exemple, la nouvelle Constitution du régime militaire exige que pour être candidat à l’élection présidentielle, il faut avoir au moins 40 ans. Contrairement à la charte de jeunesse de l’Union africaine. Donc, je pense que nous devons continuer à nous battre et à nous organiser avec une vision claire de la Guinée d’aujourd’hui et celle de demain, des objectifs SMART pour favoriser l’ancrage d’une démocratie apaisée et dynamique tournée vers le développement socio-économique et culturel de notre pays. Car, aujourd’hui, en Guinée, ceux qui prétendent agir et défendre les intérêts des jeunes et des femmes ne sont que des obstacles ou des imposteurs.

Vous êtes reconnu pour votre lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite. Pensez-vous que la corruption en Guinée est d’abord un problème de lois, de volonté politique ou de culture citoyenne ?
En Guinée, la corruption et l’enrichissement illicite sont endémiques. Elles sont en train de se transformer en ADN des responsables publics. Elles sont soutenues et encouragées par les familles. Il n’y a pas un problème de lois mais de volonté politique. Le régime militaire guinéen baigne dans la corruption et le népotisme. Par exemple, quand j’ai ouvert le boulevard du contrôle citoyen de l’action publique en novembre 2023 pour dénoncer les actes de corruption et d’enrichissement illicite, personne n’a été inquiété par la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF) puisqu’ils ont tous prêté allégeance à l’autoritarisme et la dictature rampante du régime militaire. Il y a deux poids deux mesures dans la lutte contre la corruption en Guinée. La loi portant prévention, détection et répression de la corruption et les infractions assimilées exigeait que les présidents des institutions républicaine et ministres déclarent leur patrimoine, avoirs et biens devant la Cour Suprême. J’ai écrit à la Cour Suprême en juin 2024 pour consulter les fiches de déclaration des hauts commis de l’État. Malheureusement, personne ne l’a fait. La corruption entache toute la chaîne de gouvernance du régime militaire surtout dans les procédures de passation des marchés publics. Par exemple en février 2024, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux et des Droits de l’Homme avait enjoint au procureur général de la Cour d’appel de Conakry et au procureur spécial de la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF), d’enquêter sur les marchés de l’État passés sous le règne du CNRD. Il déclarait qu’au cours de l’exercice budgétaire 2022, l’État a passé 498 marchés en appel d’offres, 290 marchés de gré à gré et 2475 contrats par demandes de cotations. Cependant, rien n’a été fait par la justice.

Enfin, face à l’autoritarisme, à la fatigue militante et aux désillusions, qu’est-ce qui vous empêche aujourd’hui de renoncer ?
Sourire…😊 ! À vrai dire, j’aime ce que je suis en train de faire pour mon pays. Je tiens bon malgré les menaces qui pèsent sur ma tête. Je voudrais vous rassurer que cette lutte démocratique que je mène pour la justice sociale, la transparence et la responsabilité en Guinée ne sera aucunement interrompue par le découragement ou la fatigue. C’est évident qu’aujourd’hui, demain et chaque jour, j’agirais pour la chute de la dictature et de l’autoritarisme. Comme disait l’ancien ministre malien de la Justice, maître Konaté, dans une de ses tribunes que « renoncer à la luttedémocratique, c’est trahir le peuple. Se taire, c’est être complice. Résister, c’est être libre ». Je continue de me battre pour honorer la mémoire de toutes les victimes d’injustice Étatique et faire en sorte que la justice règne sur chaque périmètre du territoire national guinéen.

Pour conclure, votre parcours semble illustrer cette conviction : « La démocratie ne se mendie pas, elle se conquiert ». À la lumière de votre expérience, de la répression et des reculs démocratiques, que signifie aujourd’hui conquérir la démocratie en Guinée, et quel message adressez-vous à celles et ceux qui hésitent encore à s’engager ?
Nous devons en être des conquérants de la démocratie. Je pense qu’il est important de rappeler que la démocratie en elle-même est un processus. Elle se construit tous les jours par des hommes et des femmes épris de liberté et de justice sociale. Nous ne devons pas perdre de vue sur nos droits et nos devoirs au sein de la société. Aux États-Unis par exemple, ils ont fait plus de deux cent ans de pratiques démocratiques, mais aujourd’hui, une tendance menace les fondements de la démocratie américaine. Aussi, les Européens ont fait plus de deux mille ans d’exercice démocratiques. Hélas ! Nous assistons aujourd’hui à la montée en puissance des partis et des mouvements politiques hostiles aux droits démocratiques. En Afrique comme en Guinée, nous n’avons qu’une soixantaine d’années de pratiques démocratiques. Comme l’as dit Aung San Suu Kyi, ancien prix Nobel de la paix, « la démocratie est un patrimoine universel ». Donc, il est indispensable pour notre génération de tirer les meilleurs enseignements des autres pays, de s’engager avec force pour favoriser l’ancrage de la démocratie, de la justice sociale, de la transparence et de la responsabilité dans nos pays.
Par Ndeye Fatou Diouf, Digital Content Manager de AfricTivistes


